RESEAU

lundi 31 mars 2014

Arthur CRAVAN, too much, too soon

« Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits : il est si beau. Allez courir dans les champs, traverser les plaines à fond de train comme un cheval ; sautez à la corde et, quand vous aurez six ans, vous ne saurez plus rien et vous verrez des choses insensées. »
Arthur Cravan, Revue Maintenant  n° 4, mars-avril 1914.

Fabien Avenarius Lloyd naît en 1887 à Lausanne (c'est un neveu d'Oscar Wilde) et, entre mille autres choses, il se consacre à la boxe et à la poésie. Il se rebaptise Arthur Cravan pour des raisons qui restent encore mystérieuses. Entre 1912 et 1915, à Paris, il est l'unique rédacteur des cinq numéros de la revue Maintenant. “Défaitiste...?” il n'aime pas la guerre ! il fuit la Première Guerre Mondiale et trouve d'abord refuge à Barcelone avant de s'embarquer pour New York où l'accueillent de nombreuses personnalités des avant-gardes de l'époque, notamment Mina Loy, avec qui il vit une intense mais courte passion. Il disparaît au large du Golfe du Mexique en 1918 (c'est du moins l'hypothèse la plus communément répétée).
Son corps n'a jamais été retrouvé.

 Arthur Cravan, le « poète aux cheveux les plus courts du monde », l'homme de Maintenant (cinq numéros explosifs), boxeur, anarchiste, conférencier, danseur, aventurier, beau, insultant, direct, dissimulé, voyageur, déserteur a hanté l’imagination révoltée d’André Breton et de Guy Debord. et n’a pas fini de nous faire signe sous son nom de légende. 

 


Un chroniqueur le décrit ainsi, dans une de ses « conférences » publiques : « Il exprime son mépris de l’artiste. A coups de trique assénés sur son guéridon, il exige le silence, bien que celui-ci soit total. » De temps en temps, il tire quelques coups de pistolet avant de parler, ça ponctue mieux le discours.

Et il écrit des vers de ce genre : « On a beau dire et faire agir et puis penser / On est le prisonnier de ce monde insensé. »
Des aphorismes : « Il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l’ombre. »
« Tout grand artiste a le sens de la provocation. »
« Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. »


Ou dans sa revue Maintenant, qu'il distribue lui même, dans une voiture à bras :

Toute la littérature, c’est : ta, ta, ta, ta, ta, ta. L’Art, l’Art, ce que je m’en fiche de l’Art ! Merde, nom de Dieu ! — Je deviens terriblement grossier à ces moments-là, — et pourtant je sens que je ne dépasse aucune limite, puisque j’étouffe encore. — Malgré tout, j’aspire au succès, car je sens que je saurais drôlement m’en servir, et je trouverais amusant d’être célèbre ; mais comment ferais-je pour me prendre au sérieux ?[ ...] Cherchant une diversion, je voulus rimer, mais l’inspiration, qui se plaît à agacer la volonté par mille détours, me fit complètement défaut. A force de me creuser la tête, je trouvais ce quatrain d’une ironie connue qui me dégoûta bien vite :
J’étais couché sur mes draps,
Comme un lion sur le sable,
Et, pour effet admirable,
Je laissais pendre mon bras,
Incapable d’originalité, et ne renonçant pas à produire, je cherchai à donner quelque lustre à d’anciennes poésies, oubliant que le vers est un enfant incorrigible ! Naturellement, je n’eus pas plus de succès : tout restait aussi médiocre. Enfin, dernière extravagance, j’imaginais le prosopoème, chose future, et dont je renvoyai, du reste, l’exécution aux jours heureux — et combien lamentables — de l’inspiration. Il s’agissait d’une pièce commencée en prose et qui insensiblement par des rappels — la rime — d’abord lointains et de plus en plus rapprochés, naissait à la poésie pure.
Maintenant numéro 3


Il tente une approche plus moderne qu'il baptise prosopoème :


Hié
Je voudrais être à Vienne et Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien,
ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ;
millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur,
lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore :
Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous
les animaux !
Que faire ?
Essayons du grand air,
Peut-être y pourrai-je quitter
Ma funeste pluralité !

Maintenant numéro 2

 
Il a sur la vielle Europe d'avant 1914 le regard cruel et anticipateur qu'il faut, et lui, le déserteur de six pays, clame un vibrant manifeste contre le code de nationalité.
« Brûlez vos états civils !
Saignez vos passeports !
Fusillez vos visas !
Tranchez vos racines !
Mettez en pièces votre identité ! »
Les Ogres
 
À partir de 1915, il quitte la France en guerre et entame un long périple à travers l’Europe, muni de faux passeports. C’est à Barcelone qu’il trouve finalement refuge en 1916 et renoue avec la boxe. Le dimanche 23 avril, il organise un combat singulier resté célèbre avec le champion du monde Jack Johnson qui le met KO au sixième round
 
La suite, on la connaît, New York, Mina Loy, le Mexique... puis le mystère.

Cravan continue de se manifester quelques années après sa mort.
Picabia ressuscite son ami en février 1919. Il publie dans le huitième numéro de sa revue "391", publiée à Zurich, une annonce ainsi rédigée: "New York. Cravan, professeur de culture physique à l'académie athlétique de Mexico, va prochainement y faire une conférence sur l'art égyptien..."
En 1920, le nom de Cravan figure parmi la liste des Présidents du mouvement Dada et, dans "Dada n°6", quelques aphorismes, à la manière de ses critiques d'art dans "Maintenant", sont publiés sous sa signature...

A quoi bon faire de l'art dans sa vie quand on a trouvé le secret de faire de sa vie une œuvre d'art...

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