RESEAU

mercredi 30 avril 2014

Brautigan Contest Courts #08

Cher Cafard de ma cuisine,

Je t’ai surpris ce matin, mordoré et fugace, avec l’air d’avoir des affaires à faire qui ne peuvent pas attendre. Tu avais une lueur d’intelligence dans une de tes antennes délicatement courbée vers moi, la gauche, qui semblait me dire « salut, je t’ai vue, mais on n’a rien à foutre ensemble ». Et tu as plongé derrière le meuble  à côté de l’évier.
Au début, je t’ai pris pour une mite ; je ne suis pas sûre que cela te  fasse plaisir.
Une mite ! La mite, bêtement, vole, et lourdement, en plus, on a le temps de la flinguer d’un claquement de doigt. Mais toi qui rampe, impossible de t’attraper sur le vif. Est-ce que tu es en train de nourrir tes petits en leur disant : allez, allez, faites-moi de beaux bébés dans plein de jolies colonies lointaines ? Mais ne frayez pas avec les autochtones, dévorez-les ?
Un bon  autochtone est un autochtone vidé de l’intérieur, fourmi, scorpion, ou mite (au repos). Au début, l’envahisseur cafardeux semble inoffensif, il vous fait un petit coucou discret, se nourrit de vieux machins desséchés que vous avez laissé : ce n’est pas parce qu’on finit les restes qu’on a pas soi-même des restes, et des plus pauvres qui finissent les restes de vos restes, et ainsi de suite… Le cafard qui est un malin connait le truc ; dans le manuel de « l’Invasion à portée de tous » du Grand Kancrela Blattaria, c’est le premier truc de base qu’on apprend. Voilà un passage du bouquin que j’ai trouvé en glissant la main derrière le meuble, page 375890  (le cafard écrit en pattes de mouches, c’est bien connu, alors pour la lecture bonjour !) :
« Une fois l’ennemi endormi, ou apprivoisé, c’est pareil, on commence à grignoter du terrain : on prélève dans une boîte à cafards négligemment posée par un Humain facétieux un peu de la cochonnerie sensée nous tordre les boyaux. Tu parles ! On est là depuis 400 millions  d’années ! Ma mère en rigole encore en me racontant comment ils ont, avec mon père et mes 54000 frangins et frangines, pourri la vie des habitants d’un immeuble entier, avec caves et dépendances.
C’est eux qui se sont entretués, en s’accusant les uns les autres ! En se traitant de gros dégueulasses, de blaireaux, en se reprochant des bruits et des odeurs,  en se faisant exploser leurs bagnoles et en se foutant sur la gueule après constitution de gangs rivaux avec tatouages et rites de passage (30 morts 42 blessés en une seule soirée). Ah, nos premiers colons, c’était quelque chose !
Revenons à notre autochtone à dégommer : une goutte de Propoxur et le tour est joué ! La fourmi toujours désireuse de nouveauté vient goûter la petite gaufrette du nouvel habitant inoffensif qui l’invite pour la fête des voisins et elle en ramène à ses nourrissons chéris… ».
J’ai arrêté là la lecture, j’aime bien les fourmis.

Hélène S.
Saint-André de Rosans
Hautes-Alpes


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