RESEAU

mardi 29 avril 2014

Dépression sur verre pilé

« Dimanche, on y va. Dimanche, promis ! » La réponse à « Maman, c'est quand qu'on va à la rivière ? »
Juin deux-mille-huit, ou deux-mille-sept, elle ne sait plus et ne veut pas le savoir, mais juin, c'est sûr. De la lumière à n'en plus pouvoir, la nuit, le jour et encore la nuit d'après. Impossible de fermer les yeux, impossible d'oublier La Vie ne serait-ce que quelques heures : dès le matin, le soleil roulait ses manches et faisait voir ses gros muscles.

Elle se remet, mal, d'un gros chagrin d'amour. Elle était restée accrochée deux ans à son homme, comme une moule à son rocher qui attend la marée. C'était la Méditerranée, il n'y avait pas eu de marée.
Pour laisser aux sentiments le temps de battre les cartes et de donner une nouvelle règle du jeu, elle s'était lancée, avec ses enfants, dans « la reconstruction de la cabane de la rivière ». Quitte à reconstruire, autant que ce soit dans du solide.

C'est pourquoi, depuis le début de ce mois de soleil extraterrestre, on ne les voit pas décoller du bord de l'eau. Un rituel renouvelé tous les mercredis après-midis et aussi les week-ends.
On les aperçoit de loin déménager des cailloux gros comme des moutons, les mettre en rond pour faire convivial. Ça fait Stonehenge.
Au deuxième jour, ils construisent un feu. Pas un feu, un four : quatre-vingts centimètres de diamètre sur autant de haut. On pourrait presque faire un méchoui dedans, ou au moins un demi-méchoui.
Au troisième jour, ils s'attellent à la charpente. Du costaud, du bois flotté traîné sur des kilomètres, aussi lisse que sauvage, de la corde (verte, la corde, pour faire naturel, mais comme elle était fluo, ça donnait un charme particulier ) et des galets bien plats pour le sol.
Ils montent même un placard préhistorique « all in stones » pour ranger le nécessaire de survie : des allumettes mises au sec dans trois boites plastiques enfoncées comme des poupées gigognes, du café, du sucre et une vieille casserole.
Au cinquième jour, ils creusent dans la berge un escalier pour pouvoir aller confortablement faire trempette, délimitent un frigo ( un grand trou d'eau avec des pierres autour) et se tuent les doigts à empiler des cailloux pour faire un barrage avec piscine.
A l'aube du sixième jour, c'est fini. Vu de la berge opposée, c'est un vrai squat néandertalien cinq étoiles, (version Foire du Trône, rapport à la ficelle).

« Dimanche, on y va. Dimanche, promis ! » C'est dimanche. La majestueuse procession d'inauguration se met en route, comme les rois mages vers l'étoile, chargée d'offrandes solides et liquides pour le feu et le frigo.
Le chemin d'espérance. Cueillir du thym pour donner du goût aux tomates, se mettre en maillot dès les premiers galets pour se sentir dans l'ambiance.
Tourner à gauche vers la bande de sable.
Le désastre.
Un terrain vague de bouteilles concassées, au moins cinquante, c'est tout vert par terre et c'est pas du gazon. Le placard : pillé démoli. Le four : écrasé. Forcément, les salauds ont fait brûler la cabane dedans.
Dieu ait leurs âmes.

Elle s'effondre avant ses enfants.
Pauvres types, assez près de la nature pour avoir déniché l'endroit, mais incapables de voir que, derrière le placard, il y avait des jouets d'enfants. Plutôt, si, ils les ont vu parce qu'ils n'y sont plus.
Elle a envie de se noyer, là, tout de suite, dans les restes du frigo ( elle se mettra à plat ventre pour y arriver ) , elle a envie de faire le fakir sur le verre pilé, elle a envie de partir habiter au Japon, elle a envie de tout plaquer et de s'en aller.
" Maman, maman, ça va ?  Maman, est-ce que ça va ?"
Non, ça va pas. Ça peut pas aller.
" Maman, viens, reste pas comme ça... Tu viens ?"
Elle veut pas y aller, elle peut pas y aller. Dans sa tête, elle fait le résumé de sa vie sur terre, elle fait le point sur le triangle des Bermudes.
"Maman, on va les trouver, dis, on va les trouver, ceux qui ont fait ça ?"
Elle leur dit pas que c'est pas la peine de chercher, qu'elle a de fortes, de très fortes présomptions.
" Maman, lève-toi, c'est pas grave, on va faire le pique-nique ailleurs..."

Il y a mille manières de faire craquer une mère, là, c'est la bonne. Ce sont eux qui la consolent, l'entourent, la bercent comme un nouveau-né prématuré." On va les trouver ", elle finit par leur dire, "on va leur faire payer"
C'est pas grand-chose mais c'est un début. Donnez assez de temps à l'existence et elle résoudra tous vos problèmes, y compris celui d'exister.
" On peut réparer la cabane ? 
- On peut pas réparer la cabane.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il faut attendre l'année prochaine. Parce qu'il faut attendre que la rivière ait emporté le verre et tout le bazar.
- on aura plus d'endroit à nous, alors ?
- Si, on aura un endroit à nous, ailleurs.
- On va refaire une cabane ?
- je sais pas, je sais vraiment pas..."

Pourquoi elle refuse de se lever ? A cause du point sur le triangle des Bermudes.
Elle avait croisé des amoureux, des maris, des enfants. Elle avait croisé un bel et sombre inconnu, encore plus sombre que beau...
" Maman, tu viens !
...et le classique « on se quitte pour pas se faire du mal », le mauvais goût le plus total...
- Maman !
...et puis là, même l'Idée de Reconstruction qui se retrouve carbonisée...
- Maman ?
...sur l'échelle de Richter des tremblements de cœur, ça fait trop de raisons d'annoncer force huit...
- Mamaaaan ?
...si, au moins, elle pouvait se mettre en colère !
- Maaaamaaan !"
Elle ramasse la glacière et les sacs Casino, tente un pied de nez raté au ciel trop bleu et parvient à sortir un timide-qui-se-veut-assuré : "Venez, on va trouver un endroit chouette. Un endroit secret. Loin, très loin des hommes. On va brouiller les pistes et jouer aux indiens."

Ils ont déniché une île, en amont. La rivière y était plus puissante, fallait mettre le barda sur la planche de surf pour traverser.
Y avait des jacuzzi naturels.
Y avait des chevreuils qui venaient boire, on voyait plein de traces.
Ils ont pas refait de cabane, le cœur n'y était plus et elle avait une pancarte " EN PANNE"  scotchée sur le front.
Ils ont juste mis des pierres pour le feu et ont monté une tente.
Ils y ont passé le début des vacances. Le reste, elle l'a passé à l'hôpital. Putain de caboche.
Elle en est revenue pas guérie mais furieuse. C'était déjà mieux. L'instinct de survie.
Elle a attendu un soir d'orage, elle est allée sur l'île, s'est calée dans la tente et a écouté les gouttes tomber.


4 commentaires:

  1. read n enjoyed... well done !

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  2. Histoire d'un naufrage, mais on peut toujours trouver une terre ferme.

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