RESEAU

mardi 6 mai 2014

Laura

C'est la peinture qu'elle aurait aimé faire. Enduire ses doigts de bleu, les passer sous ses yeux, laisser sur ses joues une trace de son art maladroit, et sortir ainsi sur son balcon, la peau contre le monde, regarder la ville en contrebas, les immeubles blancs dans la grisaille froide du matin, les affiches décollées par le vent et les pluies de cette fin d'automne, les masses duveteuses des arbres boursouflés de givre devant la ligne des campagnes qui apparaissent dans la lumière naissante. Elle aurait aimé peindre tout cela, avoir des yeux différents, des paupières d'artiste à refermer sur les sentiments du monde, sur les visages de ses amants prisonniers de l'ombre de ses cils. Elle aurait installé là son chevalet, aurait sorti ses rouges pour donner aux pommettes de son existence les couleurs d'une jeune fille innocente, peinte sous une fontaine, à jouer avec des lianes sorties d'entre les joints, à recouvrir ses mains de l'eau sale des flaques où les mégots font des canards. Un vrai tableau d'artiste. Elle sait qu'elle n'a que peu de talent, alors peut-être aurait-elle tout balancé par-dessus la balustrade, laissé choir les couleurs toutes seules, faire des rubans dans l'air, se mélanger, s'accoupler, dans une parade de ce lien qui la relie au monde, ce fil fragile du canevas qu'elle tient des deux mains et auquel elle s'agrippe lorsqu'elle suffoque.

Elle a laissé l'eau chaude du bain couler sur elle. Elle est sortie. La pluie ruisselait depuis la veille. Les bancs étaient mouillés. Elle a continué. Où va-t-on lorsqu'on ne sait pas quoi faire ? Elle aurait pu boire un chocolat, mais seule, c'était triste. Elle a regardé ses mains. Elles étaient assez moches. Elle s'est demandé si elle peignait vraiment de tout son cœur, de toute sa force, si elle mettait ses tripes sur la toile au milieu des échancrures de peinture, des éclaboussements de nuances, si l'on pouvait voir ses sentiments dans les traits des visages qu'elle traçait fébrilement, dans une exaltation. Elle n'avait jamais vu ces gens. Ils étaient des fantasmes. Des projections de son imaginaire. Elle ne vivait que dans l'utopie, l'irréel. Elle voudrait toucher de ses doigts les cendres chaudes des cigarettes, se brûler à l'existence, danser dans la chaleur et les odeurs d'une salle où les corps s'entassent et se jouxtent, mais elle ne peut que le rêver, elle n'ose pas, c'est tout son être qui a été calfeutré, ses seins, ses cuisses serrées, oppressées toujours contre les murs blancs de sa chambre stérilisée, de son linceul existentiel, cette chambre d'hôpital aux murs crépis et nus, où elle projetait de toute la force de ses yeux la vie des autres. Traçait-elle la sienne, d'une certaine façon ? On retrouvait dans ses gribouillages infantiles et imaginaires des océans, du sel qui lui appartenaient, le souvenir d'orgasmes solitaires, comme si elle avait essayé de jouir, essayé de ressentir, mais qu'une aube sage avait fait une digue aux marées successives de son épanouissement, avait fait brûler toutes les forêts noires qui se dressaient en elle en trouant avec violence et majesté, de leurs cimes alambiquées, la neige blanche et vierge.

Elle marche encore. Ses pas remplissent son crâne tout entier. Ses souvenirs ne sont plus fait que de feuilles mortes arrachées aux parvis sur lesquels elle se traîne, des devantures de café où elle ne rentre pas. Sous ses chaussures, si elle levait ses jambes à sa tête, elle verrait tous les fourmillements du monde, les traces grossières des corps qui ont bavé sur la chaussée, elle entendrait comme dans un coquillage le bruissement de leurs pensées, les humections de leurs lèvres qui échappent à sa sécheresse, leurs mains, les jambes qui s'entrechoquent dans les cris. Il lui faut vivre maintenant. Elle le sait. Mais comment faire ? Sa pensée s'est tellement isolée, son cœur tellement replié, recroquevillé au fond de sa poitrine, sous les courbes raides de ses seins. Ses mains se sont tellement déshabituées à toucher, son corps tellement éloigné des chaleurs profondes, des sueurs et des encombrements. Comment trouver le fourmillement des centre-villes alors qu'elle n'est que la solitude froide et digne de ses montagnes, l'austérité grise, puissante mais ternie des rocs qui jaillissent dans des élévations d'arbustes drus ? Comment se mêler à la chaleur tiède des soleils alors qu'elle aime le vent dans ses robes, les lamentations des ruisseaux qui dégoulinent sur les pentes minérales de son lit, dans les nuits fantasmées et étoilées qui prennent du rêve ce que la réalité n'apporte pas de bonheur à ses jours ? Il n'y a que dans l'obscurité qu'elle se sent bien, au milieu des volutes de lune qui tombent sur les silhouettes des herbes noires, du parfum de la terre dans laquelle elle retrouve la saveur d'une vérité au monde qu'elle seule semble ne pas avoir oubliée. Mais dès que le jour lève sa croix, il y a dans ses yeux une tristesse continuelle, une plainte d'être libre en n'appartenant pas au monde, de ne faire que le regarder de haut, d'un rocher dont elle connaît toutes les pores, toutes les aspérités, tous les replats.

Elle n'en peux plus de marcher. Elle a mal aux pieds. Sous ses orteils de grosses cloques rouges éclatent comme des bulles de chewing-gum. Il lui semble qu'on lui a mâchonné la peau. Il lui faudrait un corps contre lequel se reposer, un ventre chaud sur lequel poser sa joue grasse, des cheveux à mêler à ses doigts, quelqu'un à palper, à gifler. De quoi l'a t-on privée ? Quelles couvertures sombres a t-on entassées sur elle pour que son visage soit si terne, si brûlant de honte et si peu de tendresse ? Elle voudrait peindre les gens qui déambulent autour de la fontaine, mais elle n'a jamais vu les bras qu'en image, que par la photographie de sa rétine. Elle ignore qu'un bras palpite, qu'un bras est mou, qu'un bras s'étreint et sue comme elle. Elle-même est repoussante. On ne peut se tourner vers elle, et au soleil, son ombre tremble ; invisible dans la nuit, dissimulée derrière les murets et les fenêtres pour voir les gens qui dansent, mangent et font l'amour ensemble, elle rase le sol le jour, ou, au contraire, de terreur, s'avance tellement dans le soleil qu'elle fait peur et qu'on la fuit. Son visage n'est pas beau ; son corps est disgracieux, ses membres lourds, ses traits grossiers, sa pensée incomprise. C'est elle qui n'a pas su s'adapter au monde. Elle veut peindre son esprit, alors, mais elle pleure de le voir si misérable et les larmes détruisent la toile, emportent la peinture, soufflent la vie qui était passée de son être au tableau. Dans l'évier sale de son appartement, elle achève de nettoyer sur les cafards et la poussière les dégueulis monstrueux d'un art solitaire, fantasmagorique et narcissique. Elle regarde par la fenêtre. Le soir tombait sur les choses et elle songeait que ce déclin de lumière, à l'aube de chaque crépuscule, était pour elle une espérance. Elle avait l'impression qu'à la fin de chaque jour le monde mourrait paisiblement.

Laura se releva dans la nuit. Dans le miroir de la salle de bains, elle voyait cette jeune femme aux traits noirs. Son reflet lui était cruel. Elle voyait dans la glace un monstre de cauchemar et se dit que si un jour elle enfantait, son rejeton ne reconnaîtrait là qu'une hybride. Que restait-il d'humain, de délicat en elle ? Qu'est-ce que sa laideur avait-encore de beau ? Il n'y avait aucune harmonie sur sa bouche, aucun désir dans les nervures de son nez, aucune lumière dans ses yeux qui donnerait à son corps un peu de la saveur de la littérature. Rien de romanesque en elle. Rien qui ne rende aux choses dégoûtantes un peu de dignité. Elle remplit la baignoire d'eau brûlante. Elle se laissa envahir par la perspective de la sensation qu'elle ressentirait au contact de son dos à l'eau. Toute sa vie était faite comme cela. De rêves, d'idéalisme. Pour se venger, elle aller chercher les rangées de livres de sa bibliothèque, les lâcha dans un grand bruit de papier sur le sol froid de sa salle de bains, et, un à un, jeta tous les ouvrages dans l'eau chaude. Les pages se tordaient, le papier se gonflait, exorbité, l'art paraissait s'ouvrir, se confronter enfin à la réalité des choses, et un pauvre sourire éclairait les lèvres de la jeune femme. Les livres tombèrent au fond. Ils ne brillaient plus sous l'eau. Ils n'était plus ces petits soleils miroitants de la vie des autres . Dans l'eau, ils revenaient à leur nature propre et misérable, à leur statut de pensées solitaires, séparés les uns des autres par les courants d'eau chaude, bercés par le cours imprévisible du mouvement, soumis aux balancements de ces deux mains de femme. Les remous faisaient tourbillonner au fond de la baignoire les nuages effilochés de son idéalisme. Elle pensa garder quelques livres, ceux qui semblaient vivre encore, suspendus sous son crâne, ceux qui montrent la souffrance de la réalité, endurée tous les jours, le ventre creux, la bouche sèche, les yeux secs de ne pas pleurer. Sa mélancolie se teintait d'indifférence, un monstre minéral respirait en son ventre. Elle détestait les filmographies. Celles-là ne montraient même pas la perspective d'échapper au malheur : le plus souvent, elles n'en parlaient pas. Elle se glissa dans l'eau au milieu des feuillets, et le papier gonflé vint se coller à sa peau comme une sangsue blanche striée des bleus d'auteurs.

Le lendemain, elle regretta son acte. Elle n'avait plus rien maintenant pour survivre. Elle essaya de se persuader qu'elle était une artiste, qu'elle arrivait à peindre. Elle ne comprenait pas la rigueur de la vie. Il fallait vivre avant de créer. Quelque chose au fond d'elle le lui soufflait inlassablement, comme le souffleur caché sous la scène du théâtre, à l'abri des planches poussiéreuses, et qui crie son texte à l'acteur alors que celui-ci, sourd et désespéré, reste les bras ballants face au public qui le hue. Laura ne voulait plus entendre. Des choses passaient dans les oreilles de la jeune femme. Elle s'abrutissait. Couchée sur le sol, la tête entre les mains, elle digérait sa bile. La voisine d'en dessous écoutait de la musique. La journée s'écoulait sans elle. Elle mit des tas d'aliments dans une poêle. Elle avait toujours eu peur d'allumer le gaz, de tourner le bouton. Pendant des heures, elle regardait le plan de travail, redoutant l'explosion, le souffle chaud et dévastateur, les éclats de bois et de verre. En rêveries, elle voyait son corps meurtri de mille estafilades.

Ces élucubrations exerçaient sur Laura, d'une même force, répulsion et fascination. Pour chaque décision qu'elle avait à prendre, l'explosion était simplement d'un style différent, mais c'en était toujours une, rouge, bleue ou violette, magenta pour les explosions du matin, jaune clair pour celles du soir. Elle se lança, tourna le bouton de la gazinière, fut soulagée, honteuse de ses peurs stupides, de son carcan de terreurs perpétuelles. Elle savait encore, dans la vague lucidité que lui permettaient son exclusion et sa dégénérescence, qu'il n'y avait là qu'une psychose personnelle que les autres ne pouvaient ressentir. La moindre action avait pour elle la même valeur que les plus grandes et les plus difficiles. Dans son délire, cet après-midi-là, elle essaya de se rassurer, de se redonner une consistance d'humain, de percer l'absurdité par le glaive d'un sens qu'elle donnerait à sa vie médiocre. Elle peignait par l'esprit. Elle voulait croire qu'elle pourrait devenir quelqu'un. Après avoir eu conscience de son manque d'attachement à la réalité, elle s'enfermait à nouveau dans ses fantasmes, ses cieux imaginaires, elle volait au dessus d'une mer d'illusions, et les pluies de sarcasmes qui venaient troubler ses rêveries, comme une dernière conscience d'elle même, furent arrêtées par le soleil d'une mégalomanie grandissante. Elle avait oublié ce qu'était peindre. Elle n'exprimait rien. Elle ne dessinait plus. Au soir, voulant allumer une bougie, elle craqua une allumette et l'appartement sauta comme un bouchon de champagne.


Julien B.

La Batie-Neuve,

Hautes-Alpes.








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